Moïse The Dude [Interview]

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Dans un grand élan de fainéantise en totale adéquation avec ce qui va suivre, il m’aura fallu respectivement un an et quinze jours pour vous parler des deux EP’s de l’ami Moïse – comme la mimolette mais en plus barbu. Hormis bien sûr les sorties « G-funk » que je continue à surveiller, même quand je ne suis pas directement impliqué, je dois reconnaître que je n’écoute plus beaucoup de rap français. La faute au niveau ambiant pas super jojo, tandis que là-bas (suivez mon regard) ça grouille dans tous les sens, remplissant déjà plus qu’il n’en faut mes oreilles au quotidien ? Ou peut-être tout simplement parce que c’est moi qui vieillis et que j’y trouve moins mon compte qu’il y a quelques années. Quoi qu’il en soit, le Dude est l’un des rares trucs en VF que j’ai eu plaisir à découvrir récemment. Le mec a un vrai bon délire et un univers décalé où se téléscopent tout un tas de références musicales et cinématographiques qui me parlent. L’occasion était donc trop belle pour ne pas lui demander de les décrypter, morceau par morceau. À lire de préférence en peignoir et en sirotant un mélange vodka-lait-Kahlúa.

« MUSCLER MON JEU »

Musique : Cette intro c’est comme un mollard craché avec dédain sur le trottoir du rap et de l’entertainment. Il me fallait la bonne instru, j’avais déjà le texte à 80%. Monkey Green a pondu cette prod avec un sample de Cerrone, les guitares qui achèvent en bouquet final ce court morceau. J’ai kiffé, j’ai posé, le résultat était conforme à mon idée de base. Une intro un peu punchy. Parfaite pour donner le ton. Il y a un rappeur très fort pour balancer de l’intro lourde, c’est Ludacris. Souvent les intro de ses albums c’est uppercut-crochet. Grosses prods, gros flow, lyrics un peu fâchés/revanchards. Dans le genre, celle de Red Light District fonctionne bien [NDLR : et que dire de celle de Chicken-N-Beer !]. Toute proportion gardée, j’étais dans une démarche similaire.

Cinéma : J’ai une phase qui dit « Avec un blase comme le mien, je devrais faire de la téloche, irradier de la péloche ». Hmm… c’est vrai qu’avec mon blase et ma gueule de Jésus sous 8.6, je pourrais tourner dans le remake des Ten Commandments.

« SONATINE » FT. SENO

Musique : Ça n’a rien à voir, mais j’ai envie de dire : Pop Satori d’Étienne Daho. Parce que je termine mon deuxième couplet par « Vous êtes au sol, on est au top, rap Satori » et c’est un clin d’œil à cet album, sommet de la pop française des années 80 – et je kiffe les années 80. Ça me faisait bien marrer de caser ce genre de référence dans un morceau de rap très éloigné de l’univers de Daho. Sinon dans le bouddhisme zen, satori désigne un éveil spirituel, une position debout. Ma phase a aussi du sens par rapport à ça.

Cinéma : Là c’est facile : il faut mater Sonatine de Takeshi Kitano pour encore mieux comprendre la deuxième partie du refrain. On est parti d’un délire yakuzas avec Seno et puis après, comme on aime tous les deux truffer nos textes de références hyper variées, on n’est pas resté strictement dans cet univers-là, surtout Seno qui est parti en mode mafia russe dans son deuxième couplet. Ce morceau est le plus « rap geniusable » du EP tellement on fait des clins d’œil à plein de trucs. Faudrait que je songe à mettre les explications en ligne.

« CHAT DU CHESHIRE »

Musique : Je ne sais pas de quoi je peux rapprocher ça… Peut-être un peu la cloud rap. Petite histoire : à la base j’ai posé mon texte sur le « Work » de Young Scooter, gros kif sur la prod. Et puis comme j’évite de sortir des tracks sur des faces B, j’ai laissé Monkey Green refaire une prod et poser mon a cappella dessus. Résultat, gros décalage avec « Work » et putain de bonne surprise. Monkey m’a scotché avec sa prod, le morceau devenait évident, il a longtemps été mon préféré du EP. Niveau texte, il y a des choses très personnelles dans ce morceau – indéchiffrables pour le profane. Mais j’ai veillé à ce que ça puisse rester accessible quand même. Le flow est très aéré, je rappe sur des demi-mesures ou presque, comme Kaaris dans « Zoo » ou Rick Ross dans un paquet de morceaux. J’aime bien, tu balances une phase comme ça, tu pèses les mots, c’est limpide, il y a un temps de suspension, que tu peux remplir avec des adlibs et ambiances diverses, et hop tu rebalances une phase. À la fois simple et percutant. Pour maîtriser ça, il faut avoir le sens du rythme et de la musicalité. Je ne dis pas ça pour me jeter des fleurs, mais ceux qui trouvent que ce genre de flow c’est facile ou je ne sais quoi, plus facile que des mecs techniques sur du 90 bpm, ils se trompent. La technique c’est aussi la respiration, gérer les espaces, les blancs, la suspension de sa voix et des mots.

Cinéma : Alice au Pays des Merveilles, c’est de là que vient le Chat du Cheshire, le gros chat à rayures avec son grand sourire dont on ne sait jamais s’il se moque du monde ou pas. J’adore ce perso, c’est sûrement le seul qui connaît tout du Pays des Merveilles et s’en amuse en ayant l’air un peu fou. C’est le seul perso qui est vraiment libre en fait.

 » QUI EST THUG ? »

Musique : Ça ne ressemble à rien… Grissom a sorti une prod bien à lui, très martiale, à la fois lourde et lente. Il a vraiment une touche très perso, ses influences sont assez new-yorkaises (pour faire court hein), tout en faisant un son vachement dans l’air du temps qui m’évoque davantage la scène drill de Chicago (toujours pour faire court). Un son très dark en fait, très Gotham City quoi. Donc je ne vois pas trop de correspondance, surtout que moi là-dessus j’arrive avec cette espèce de nonchalance froide et pesante, en mode « allez tous bien vous faire mettre, bande de rigolos ». Donc bon.

Cinéma : Ce morceau c’est 50% provoc, 50% autodérision. Alors je sais pas… 8 Miles ? Pour le battle de fin où Eminem dit à Clarence qu’en fait c’est un petit bourge qui se prend pour un thug, tout en se vannant lui-même pour éviter que quelqu’un d’autre le fasse à sa place.

« L’HOMME À TÊTE DE SCREW »

Musique : « L’Homme à tête de chou » de Gainsbourg bien sûr, pour le jeu de mots que j’emprunte à Jean-Pierre Labarthe, co-auteur du très instructif Gangsta Gumbo. C’est le titre d’une belle chronique qu’il m’a consacrée à la sortie du premier EP. La prod de Grissom, encore lui, c’est le genre de truc sur lequel pourrait poser Jim Jones dans sa série de tapes Vampire Life.

Cinéma : Aucune idée. Un film où des journalistes musicaux sont torturés pour avoir dit trop de bien de rappeurs sans intérêt et sucé trop de buzz et de hype. Faut voir qui on met sur la liste.

« GERMINAL »

Musique : Les espèces de chœurs wtf qu’on entend derrière en continu, comme une vague, ça vient des premières secondes d’un morceau plutôt joyeux de Martin Circus, « Je danse comme un pingouin ». Monkey en a fait un truc guerrier, complètement différent, il est très fort pour transformer les samples. Et puis on a calé un petit « Yeah » qui revient en contretemps, à la façon du fameux gimmick « Yeah Hoe » de la Three 6 Mafia.

Cinéma : Forcément il faut mater Germinal dont on a extrait des dialogues. En réalité, je n’ai pas vu le film en entier ! Mais la lutte des classes ça me parle et ça colle avec l’esprit du morceau et le titre. Pour l’anecdote, Monkey Green composait l’instru devant moi, je n’avais pas encore le texte, je le regardais juste faire et puis près de son ordi, je vois le bouquin Germinal justement. J’étais dans une phase un peu révoltée et tout de suite dans ma tête j’ai les premiers mots « J’réclame un Germinal pour un système en phase terminale ». Je rentre chez moi, je termine le texte et je le pose quelques jours plus tard. Le morceau était né. À jouer en manif.

« PORNO PSY-CHIC »

Musique : Là je me rapproche, via le storytelling à la première personne, des chansons dont l’intrigue dérape, où il se passe des trucs entre deux personnes qui ne sont pas censés arriver. Alors forcément il y a un peu de Gainsbourg là-dedans, pour le côté salace. C’est un morceau qui est plus pop et/ou chanson française que rap quelque part. Sur la forme, il y a un peu du Doc Gynéco période Quality Street. Chez les Cainris, Devin The Dude est capable de raconter ce genre de story, toujours pour le côté salace.

Cinéma : Plutôt une série : The Sopranos. Je n’y ai pas pensé exactement en écrivant le morceau, mais quelque part la relation de Tony et sa psy m’a – aussi – inspiré le texte.

 

« SIXTINE INTRO »

Musique : Difficile de rapprocher ça d’un morceau de rap. La prod est hyper synthétique et le texte truffé de références directes au film des frères Coen The Big Lebowski, auquel je fais des clins d’oeil tout au long du EP. Je pose aussi déjà les jalons de ce que je vais dire dans les autres morceaux en dehors des références au film. Au début il y a des scratches avec ma voix screw, un clin d’oeil à la scène de Houston. À part ça, c’est un morceau introductif, court en texte et tout se joue quand je termine mon couplet et que la mélodie part, on dirait une sirène un peu funèbre. Comme si la sirène de « Straight Outta Compton » avait été ralentie, étirée, défoncée, transformée par un Daft Punk sous codéine.

Cinéma : Pour le coup, The Big Lebowski évidemment, qui reste la référence ciné fil rouge du EP.

« FAIRE L’AMOUR À CE JEU » FT. COSMAR

Musique : Ici on est encore dans un truc synthétique/électro avec un peu de chaleur pendant le refrain. Imagine un croisement entre « Wait » des Ying Yang Twins (prod. Mr. Collipark) et « Roche » de Sébastien Tellier. Avec moins de sexe.

Cinéma : Ce serait un film – qui reste à réaliser – avec un vieux cinéma X où un diable en robe de chambre ferait payer des petits jeunes pour qu’ils puissent mater leurs rappeurs favoris se caresser devant un miroir sans teint… Ouais je sais, c’est gênant.

« THE DUDE »

Musique : Bizarrement, si je devais rapprocher ce morceau d’un autre son, je me tournerais vers le rap de Memphis, des trucs à la Evil Pimp – qui n’est pas de Memphis puisque c’est un gros mytho mais bon, ce genre-là quoi. Mon morceau n’est pas aussi sombre, mais la prod est lente, le sample minimal, ça tourne en boucle. Il ne se passe pas grand chose à première vue, mais le sample te rentre dans le cerveau. Je tiens un discours assez agressif, mais avec une attitude nonchalante et des allusions sexuelles. Du coup tout se mélange et ça pose un univers et un personnage qui cherche moins à être au-dessus qu’à part. Je ne sais pas pourquoi, mais ça me fait aussi penser à « Sex Style » de Kool Keith. L’ambiance peut-être. Sinon bien sûr, il faut écouter « L’Hôtel particulier » de Gainsbourg, dont est tiré le sample.

Cinéma : The Chronicles Of Riddick pour le côté héros solitaire. Il vient d’une autre planète. Il n’a de morale que la sienne. Ça me convient.

« NIHILISTE »

Musique : Comme l’intro, dur de le rapprocher d’autre chose. Ou alors « Sleep At Night » de Rittz feat. Yelawolf. Je me souviens avoir envoyé ce morceau à Joachim De Lux, le beatmaker. Il voulait des directions, des idées. Après, au niveau du message, c’est un message de nihiliste ! Que tout crame et on dansera sur les cendres, vu que ce monde-là est foutu. Anecdote : le dernier couplet a été écrit en écoutant « My Type Of Party » de Dom Kennedy. Je me suis calqué sur son flow en mode exercice de style. Ça ne s’entend plus, mais le morceau du Dom, par sa rythmique, m’a littéralement donné les mots et la rythmique intrinsèque de ce dernier couplet.

Cinéma : Un film qui colle à ce que je raconte : God Bless America. Ou alors un film où Dieu, qui en aurait marre de toutes nos conneries, déciderait sans prévenir de faire sauter la planète. Et puis il retournerait se coucher.

« WALTERLUDE »

Musique : Je kiffe « 60 Rackz » sur la tape Vampire Life 2. Je suis vraiment un gros fan de Jim Jones. J’écoutais ce morceau, prod assez vénèr, et les premiers mots du texte me sont venus naturellement. Très rapidement, je me suis mis dans la peau de Walter Sobchak, qui est le personnage colérique dans The Big Lebowski. J’ai pondu mon texte, je l’ai posé sur une version instrumentale du track de Jim Jones et Monkey Green a produit un remix qui est devenu la version officielle. Il a repris la rythmique de l’original mais a fait un truc bien à lui pour le reste, ça n’a aucun rapport avec l’original. Il a mis l’a cappella dessus et… voilà ! Ce morceau reste finalement indissociable de celui de Jim Jones. Je n’aurais sûrement pas écrit le texte si je n’avais pas écouté « 60 Rackz ». Peut-être qu’un jour je balancerai ma version face B de « Walterlude ».

Cinéma : The Big Lebowski again. C’est le morceau le plus explicitement et fidèlement inspiré d’un perso du film, dont je me suis amusé à résumer les principaux traits.

« RUSSE BLANC »

Musique : Là, on est dans le dirty. La filiation n’est pas à chercher pour autant dans la trap vénèr. C’est plus proche d’un Paul Wall époque « I’m Throwed » ou de certains morceaux de Gucci Mane ou même de Trae Tha Truth, rappeur de Houston que j’aime tout particulièrement. Cela dit, j’emprunte à la trap music les refrains façon adlibs où les mêmes mots sont répétés sans cesse. C’est un peu mon « Hannah Montana » à moi, ahahah…

Cinéma : Hustle & Flow pour la scène où les mecs sont dans leur home studio et fabriquent élément après élément un morceau bientôt culte. Hasard, feeling, émulation. C’est ça faire de la musique en fait.

Bonus : Ce que je ferais écouter comme gangsta rap à Sabrina Sweet qui joue dans le clip ? J’ai une anecdote marrante à ce sujet. On attendait que le réal’ (Fibo de FRER 200) recharge une batterie, donc on commence à discuter, notamment de l’attente pendant les tournages et je fais un parallèle avec l’attente avant de monter sur scène. Je m’apprête à évoquer une expérience de festival avec mon ex-collectif le Bhale Bacce Crew et là elle m’arrête direct, genre « Tu connais le Bhale Bacce ??? ». Je lui dis « Ouais c’est mon ancien groupe », elle me répond qu’elle aime beaucoup, me sort des noms de chansons à l’ancienne, j’hallucinais un peu. Je lui fais même répéter pour être sûr qu’on parle bien de la même chose. C’était drôle, Sabrina Sweet, actrice de X, qui tout à coup se transforme en « fan ». Elle n’avait pas fait le rapprochement parce que les photos de moi avec le groupe datent un peu et puis on était une quinzaine dedans… Et de là j’apprends qu’elle kiffe les trucs engagés bien à gauche, etc. Alors je pense – pour rester dans un style raccord avec 187 Prod – qu’un petit Paris avec son G-funk enragé, ça lui conviendrait parfaitement. D’une manière générale, j’ai capté qu’elle écoutait pas mal de reggae et de rap français « conscient », après avoir eu une période plutôt rock/métal.

« (EXIT TO) SAN FERNANDO VALLEY »

Musique : Pour ce dernier track, qui est le plus « californien » du EP puisque l’histoire se passe dans la San Fernando Valley, berceau du porno aux US, je le rapprocherais de Too $hort, qui aurait tout à fait pu raconter une histoire semblable. Un mec qui se tape une petite meuf, la meuf qui se drogue et finit dans des films de boules pour payer sa conso, faute de pouvoir percer dans la peinture. Et on comprend à la fin que le narrateur est celui qui, profitant de l’addiction de la meuf, la fait pénétrer dans le X. On se demande même si ce n’est pas lui qui la rend junkie pour mieux la vendre à l’industrie. Il est probable qu’il touche un pourcentage sur les cachets de la nana. Peut-être que c’était aussi son dealer au départ. Tout cela est possible. Il est probable aussi que la fille dans la chanson soit déjà morte au moment où le narrateur évoque ses souvenirs. Musicalement, j’adore le côté boîte à rythme cheap et clavier Bontempi, ça me rappelle justement les sonorités de Born To Mack, mais en plus lent, plus smooth et plus atmosphérique dans mon cas. Devin The Dude également, même s’il aurait peut-être fait un truc moins sordide. Scarface maybe ? Bref, les mecs qui racontent des histoires trashouilles l’air de rien quoi.

Cinéma : Plus que d’un film, je rapprocherais ce morceau des oeuvres de Bret Easton Ellis, comme son premier roman Less Than Zero qui se déroule à Los Angeles. Des gosses de riches qui se droguent et se prostituent pour tromper le vide de leur jeunesse dorée sous valium. J’ai pensé aussi au dernier Chuck Palahniuk, Snuff. L’histoire d’un gang bang record qui tourne mal. Glauque à souhait.

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